Au début des années 90, étudiant en cinéma, je découvre dans Artpress l’œuvre de Roman Opalka. Le jeune homme aux jugements péremptoires que je suis alors la trouve passionnante mais trop froide. Je perçois surtout un intérêt théorique à la démarche de cet homme qui depuis tant d’années ne peint que la suite des nombres. Chaque tableau peint en blanc sur fond noir porte ce même titre : « Opalka 1965/1 – ∞ ». En 1968, Opalka remplace le noir par un fond gris qu’il juge moins symbolique et chargé d’émotion. A partir de 1972, il ajoute 1% de blanc au fond gris de chaque nouveau tableau. A l’infini, ou à la fin des temps, il n’y aura plus que du blanc.
Une dizaine d’années plus tard, je visite une exposition de la collection des Abattoirs à Toulouse. Je reconnais de loin les grands tableaux d’Opalka. Je m’en approche, plein de savoir, comme pour vérifier ma culture et mes certitudes sur l’œuvre du peintre. Je vois pour la première fois ses autoportraits. Tous les jours, à la fin de la séance, il se photographiait selon un protocole immuable : même cadre frontal, expression neutre, chemise blanche, fond blanc. Rien ne se passe comme je m’y attendais. Face à ces quelques tableaux et photographies un frisson me secoue et des larmes me viennent. Ce qui m’avait jusque-là échappé est évident face à la matérialité des œuvres : l’engagement physique, d’une vie, quotidiennement renouvelé, l’extrême minutie, la discipline ascétique qu’exigent ce travail. Ce que j’avais jusque-là pensé, je l’éprouve dans mon corps. Le verbe s’est fait chair. La méditation sur le temps s’incarne dans l’œuvre. La mort et la vie sont là, au travail. Le lieu où cela se passe n’est pas indifférent : je suis né à Toulouse et l’abattoir est l’endroit où l’animal meurt et devient viande.
Fin 2010, Yvon Lambert organise à Paris une grande exposition d’Opalka. Je me rends au vernissage, l’affluence ne permet pas que se produise la même expérience que la première fois. Les grandes toiles ne m’en font pas moins un fort effet. Dans les derniers tableaux, à partir de 2008, passé le cap de 5.000.000, l’œil ne discerne plus vraiment les chiffres sur le fond blanc. Le peintre est présent. Profitant d’un des rares moments où il est seul, je m’approche de lui. Sa longue chevelure blanche semble irradier, sans doute est-ce l’aura dont je le nimbe. Je bafouille à moitié, l’appelle Monsieur Mobalpa et enfile les banalités sur un ton sincère Je veux lui écrire ce que je n’arrive pas à dire. Il m’indique l’adresse de la galerie où nous nous trouvons. Les jours et les semaines s’écoulent et je repousse le moment de lui écrire une lettre. Quelques mois plus tard, j'apprends à la radio la mort de Roman Opalka.
Cinq ans passent encore. J’ai rendez-vous dans une galerie pour montrer mon travail. L'accueil est chaleureux et tous se passe bien. La directrice me propose de me faire voir l'espace. Tout autour de la grande salle, une cinquantaine d’autoportraits d’Opalka sont accrochés en ligne chronologique. Où que je tourne le regard, ils me dévisagent. Je leur fais face. Ma carcasse est soudainement traversée par le temps de cette vie qui s’étale sur les murs. Ma gorge se noue, je retiens des larmes. Mon hôte s’en rend compte et se retire, m’invitant à la rejoindre dans son bureau quand j’aurai fini la visite. Du temps passe. Mon téléphone sonne, c’est Marc qui vient me chercher pour que nous allions dans la ville voisine où j’expose. Je fais le pitre pour me donner bonne figure, plaisante sur la ressemblance de Marc avec Opalka. Je le photographie devant les portraits, plaisanterie qui n’a rien d’une plaisanterie, lettre qui n’en est pas une. Chaque jour Roman Opalka s’enregistrait, égrenant à voix haute les nombres qu’il peignait. Il me semble entendre le silence de cette voix dans ses autoportraits à la bouche définitivement close.