Je ne me souviens précisément ni du lieu ni de la date où j’ai découvert cette image de Jan Saudek, mais si je me fie au catalogue que j’ai gardé, ça devait être en 1987 lors de son exposition au Musée d’Art Moderne.
Lui qui disait qu’une photographie doit couper le souffle avec quelque chose de complètement nouveau, j’ai juste pensé devant cette image que j’aurais aimé la faire plus que toute autre et j’ai commencé à peindre mes photographies. Je connaissais bien sûr ces vieilles cartes postales noir et blanc travaillées à l’encre de chine ou ces anciens portraits de famille retouchés, mais sur cette image l’utilisation de la couleur quittait le réalisme pour devenir onirique.
Je supposais qu’il l’avait rehaussé avec des encres. J’ai alors passé des heures à tester sur des tirages noir et blanc les différentes façons d’y ajouter de la couleur. Essais d’encres, de pastels, d’acryliques, pour finalement m’arrêter à la peinture à l’huile extrêmement diluée. Il s’écoule parfois de longs mois entre le moment où je prends une photo et le moment où je décide de la peindre. Comme pour oublier la couleur originelle lors de la prise de vue.
Cette photo fait partie des premières images qu’il a retouchées, du moins j’aime à l’imaginer. Les critiques ont dit qu’il repeignait pour "embellir" ce qui à l’origine était disgracieux, ou pour accentuer le maquillage de ses modèles Je n’y voyais qu’une nostalgie infinie…
La Tchécoslovaquie, pour moi, cela a d’abord été les larmes de mon père - russe exilé - quand en 1968 les chars soviétiques ont écrasé le printemps de Prague. Peut-être cela faisait-il écho à la fuite de sa famille proche des Socialistes Révolutionnaires (SR) en 1922. C’est sur la plate-forme d’un train militaire de l’armée rouge qu’ils avaient dû quitter Moscou dans la précipitation.
En 1968, devenu éditeur, il avait été cherché un manuscrit qui relatait les sept jours de l’invasion soviétique. Je n’avais pas encore 12 ans en janvier 1969, mais rien n’a plus jamais été comme avant lorsque j’ai appris que l’étudiant -Jan Pallach- s’était immolé par le feu. Lors de mon premier voyage à Prague, je suis allée portée une rose devant sa photo à même le sol de la place Venceslas.
La Tchécoslovaquie ce sera plus tard le photographe Koudelka et les écrivains Klima, Hrabal, et Kundera, puis cet artiste Jan Saudek dont la plupart des images se déclinent dans le décor délabré de son sous sol. Exilé de l’intérieur, il y vivra 7 ans.
Si cette image reste très marginale dans l’œuvre de Saudek et fait partie des rares clichés qu’il a pris en extérieur, l’enfermement y est pourtant criant, horizon bouché par la machine à vapeur. Couleurs vives et pourtant surannées, souvenirs à jamais révolus des trains à vapeur et cet adolescent, posé sur la barre du passage à niveau comme un oiseau sur une branche, qui peut-être un jour lui aussi pourra enfin prendre ce train vers un ailleurs.
Plus tard, quand j’ai appris que sa famille, lui et son frère jumeau avaient été déportés en 1945, je n’ai plus regardé cette image de la même façon.
Quand Jan Saudek parle de lui, il parle de cette difficulté d’être à la fois d’avant-guerre et d’après guerre et d’hériter culturellement de l’Est comme de l’Ouest. Il évoque cet entre-deux si familier aux exilés, lui qui probablement s’est senti exilé dans son propre pays.
J’ai emmené cette carte postale partout avec moi. Elle m’a suivie dans de nombreux déménagements et trente ans plus tard elle est l’une des rares reproductions que je garde encore.