C’était au début des années ‘90 que j’ai vu «La Ballade de la dépendance sexuelle» pour la première fois. Etudiante en art décoratifs en Suède j’avais un petit boulot comme dactylo le dimanche. J’y ai fait la connaissance d’une femme qui était secrétaire au musée de la photographie dans la semaine. Pour me faire plaisir, elle me donnait régulièrement des invitations aux vernissages et autres événements, dont la projection de ce chef-d’œuvre autobiographique de Nan Goldin. (Avec le recul, je vois d’ailleurs à quel point toute leur programmation a eu une influence sur mes goûts photographiques jusqu’à ce jour.)
Le diaporama de Goldin était projeté dans une salle de cinéma à Moderna Muséet (le musée d’art moderne à Stockholm où le musée photographique était intégré à l’époque). Ce que j’ai vu, jeune fille sagement assise dans mon fauteuil en velours rouge me faisait à la fois rêver et craindre le pouvoir de ce désir fort d’aimer, de vivre ; tout ce dont les photographies de Goldin témoignent. Les images de Nan et de ses amis sont teintées d’un noir romantique maîtrisé à la perfection, ce qui est devenu une signature reconnaissable dans toutes ses images. Malgré la préoccupation du travail qui est très sociologique, ce groupe de marginaux piqués par la fureur de vivre n’est qu’une première lecture de l‘oeuvre, la poésie de l’image adoucit l’expérience voyeur du spectateur. Prises de vues souvent nocturnes, éclairées avec un flash qui pousse les couleurs et le contraste. On est face a un clair-obscur avec un léger flou de bougé, un Rembrandt version trash.
L’image que j’ai rapportée en carte postale après la projection, pour l’accrocher au-dessus de mon bureau à l’école, s’appelle «L’étreinte, New York City, 1980». Une femme en robe bleue et tignasse noire est plaquée dans le coin d’un appartement alors qu’un bras d’homme, sorti de nulle part la saisit autour de la taille. On dirait un snapshot d’une fête amusante, mais en même temps ce bras musclé, attaché à une ombre noire, accentué par le flash de l’appareil photo, semble la tirer vers le gouffre d’une passion dévorante. Résultat : J’ai eu une envie brûlante de vivre à New York.
Je suis partie pour la grande pomme avec un portfolio de graphiste et mon diplôme en poche, mais malgré quelques rendez-vous je suis rentrée deux semaines plus tard. Des histoires trop compliquées de permis de travail et surtout une ville affreusement coûteuse. Finalement c’est dans ma ville natale, Stockholm, que j’ai vécu à mon tour une passion dévastatrice. Une histoire malheureuse qui certes a laissé des traces, mais beaucoup moins artistiques que les photos de Goldin.
Au bout de trois ans de psychodrame et de violence, je suis allée à Paris pour changer d’air. J’y suis restée et c’est dans la capitale française, au Centre Pompidou en 2001, que j’ai eu ma prochaine rencontre avec Nan, ses amis photogéniques et leurs vies dramatiques illuminées et ravagées par le sexe, la drogue, la violence conjugale et le Sida. Nan Goldin était devenue une artiste mondialement connue et j’ai eu l’impression que ses amis se sont transformés en acteurs dans des mises en scène, plutôt que rester des inconnus pris sur le vif. Je me suis dit qu’aucun modèle ne pouvait se tromper sur l’objectif de la photographe quand on acceptait de poser pour elle. Intimiste et cru, cela donnait au travail un aspect exhibitionniste très troublant, par exemple dans ses photos crues et intenses des hommes gay dans l’acte sexuel.
En 2014 j’ai vu Nan Goldin en personne lors d’une conférence au festival de la photo à Landskrona en Suède. Il y avait une projection de « La Ballade » et j’ai constaté que l’œuvre n’avait rien perdu de sa force. Nan par contre a fait une apparition plutôt faible et peu surprenante : elle a déclaré la photographie morte. On peut la comprendre. Internet et les appareils numériques ont noyé son style et marque de fabrique, révolutionnaires à son temps, dans une avalanche de snapshots, selfies et autres images sans intérêt.
Ce texte, je l’écris en 2017 dans une maison de collectionneur où j’ai passé quelques jours. Les pièces sont remplies d’œuvres d’art et de photographie. Une grande photo signée Nan Goldin que je ne connaissais pas avant trône au mur de la cuisine. On y voit trois jeunes femmes rire dans une ambiance festive. Il y a de l’alcool, un sein nu, des tatouages encombrants et une pêche qui fait que je ne me lasse jamais de cette photographe obsédée par les créatures de la nuit. J’adore son style emblématique, souvent imité mais jamais dépassé, avec une force qui me dit que la vie est courte et qu’il faut bien vivre un peu, quitte à payer les frais le lendemain.