20 décembre 2015, 19h. Il fait froid. Il fait nuit. J’ai rendez-vous avec un ami à la fondation Henri Cartier-Bresson qui est au bout du monde. Blottie dans mon petit blouson de cuir qui laisse passer le vent, je prends mon courage à deux mains. C’est le dernier jour de l’exposition Smaller Pictures de Jeff Wall. Je bougonne un peu : « pourquoi pas un nocturne à Champigny-sur-Marne, pendant qu’on y est !? ».
Voilà, c’est là, une maison haute au fond de ce passage perdu. Dans ma poche, j’entends vibrer le SMS rituel de nos escapades photographiques : « commence la visite sans moi, j’arrive ! ». Nous avons l’habitude de nous décaler dans les expos. Ensemble et seuls. Partageant, mais chacun avec soi. C’est bien ainsi, ça me va...
Je monte. A l’étage, pas de grands formats, pas de caissons lumineux, pas de mises en scène. Juste des bouts de choses un peu sales. Un linge oublié sur une machine à laver, une boîte de pois éventrée sur le macadam (Peas and sauce), un vieux savon traînant sur le bord d’un évier (Diagonal composition), un trou dans une cloison (Pipe opening). Je n’assimile pas...
Et puis, soudain, celle-là ! Je traverse la salle en diagonale pour la rejoindre. Cette image toute simple me va droit au cœur. On y voit un arbrisseau tenu à son tuteur par un morceau de drap blanc. Le tuteur est centré dans une verticalité légèrement imparfaite. L’arbrisseau penche à gauche, dans une courbe douce dont le déséquilibre est rétabli par un rameau intempestif qui part en fourche dans l’autre sens, puis bifurque à angle droit dans le haut du cadre, façon « salut la compagnie ! ». La lanière de chiffon blanc, s’enroule sur elle-même, entoure l’arbrisseau puis revient au tuteur auquel elle est attachée par un clou. Un fil blanc s’est échappé qui descend en torsade le long du corps de l’arbrisseau. Les rameaux de bois s’échappent du cadre, laissant hors-champ une partie du sujet. La photo est presque centrée sur le point d’accroche du clou. Le tirage n’est pas si petit, environ 60 centimètres, et le sujet y est représenté en taille réelle. Le photographe s’est agenouillé, descendant à la hauteur du visage d’un enfant. Ce point de vue donne à la composition une dimension ascensionnelle, alors que la position de surplomb d’un adulte aurait écrasé le sujet. La mise au point révèle les détails du bois et du tissu, tandis que l’ouverture du diaphragme rend l’herbe floue et presque humide. La lumière est plate. Le titre ne dit rien de plus : A sapling held by a post.
Je reste littéralement clouée à cette image comme la jeune branche à son tuteur, dans une fascination métaphorico-magnétique... Je deviens l’arbrisseau de Jeff Wall. Entre temps, Dominique est arrivé. Depuis un moment, je le devine en flou au bord de mon champ visuel, s’arrêtant scrupuleusement sur chacune des photos en quête d’une méta-interprétation. Il me rejoint à côté de A sapling, où je suis toujours coincée. « Tu as vu celle-là ? Elle est merveilleuse »...
On a fait le tour de l’exposition, on a polémiqué sur les diagonales et visité la dernière salle au pas de course, flanqués du gardien qui avait hâte de rentrer chez lui. Je compatis toujours avec les gardiens. Par culpabilité de l’avoir fait attendre, j’inflige absurdement un nouveau supplice à l’ouvreuse en insistant pour acheter le livre de Jean-François Chevrier, Jeff Wall (450 pages pour 29 euros – ça ne va pas me ruiner !).
Rentrée à minuit après avoir dévoré une crêpe pour me remettre de mes émotions, je pose le pavé sur la table et je m’écroule. La journée du lendemain ne me laisse pas le loisir de repenser à tout cela. Mais de retour du travail, le souvenir de A sapling me revient comme s’il avait hiberné toute la journée, et que c’était le printemps à 20h. Il remonte comme une sorte d’amour. Ca me met vaguement en colère : « mais bon sang, c’est quoi ce photographe ? ».
Feuilletant le livre de Jean-François Chevrier, j’y trouve A sapling en tête d’un chapitre intitulé Nature morte et bricolage. La reproduction n’est pas très bonne. Généralement, je retrouve dans le catalogue l’esprit des originaux, même si les reproductions sont médiocres. Mais là, non. La rencontre avec cette image restera absolument tributaire de sa présence originale, charnelle, c’est-à-dire des rapports exacts entre le format, le sujet, le grain des matières et les très légères variations colorées. En petit et approximatif, l’émotion n’y est plus. Ce n’est plus la même rencontre.
Je cherche sur Internet et je tombe sur l’émission de France Inter, Regarder voir, qui a consacré une soirée à Jeff Wall en septembre 2015 à l’occasion de cette exposition. Jeff Wall y parle de quatre photographies parmi lesquelles figure A sapling. « C’est ton jour de chance, madame ! ». Portée par la bonne humeur de ma trouvaille, j’enfourche mon vélo d’appartement et je commence à écouter l’entretien en replay.
J’ai déjà brûlé 250 kilocalories quand arrive le commentaire au sujet de l’arbrisseau. Jeff Wall raconte qu’à l’époque, en 2000, il était père d’un fils de trois ans et que, voyant dans un jardin plusieurs jeunes arbustes maintenus par des tuteurs, il y a reconnu cette paternité. Il s’est alors rendu trois jours de suite dans ce jardin pour réaliser cette prise de vue, cherchant l’angle juste et la bonne lumière... Là, j’arrête de pédaler tout net ! Trois jours ? Trois jours pour une brindille ?! Jeff Wall vient de m’éclairer doublement : sur le sens de cette image, mais aussi sur la temporalité de son geste photographique. J’ai l’impression foudroyante que je viens de faire l’économie de quatre années de psychanalyse.
Moi aussi, j’avais trois ans. Mon père me prenait sur ses épaules. Avec mes dix doigts encore boudinés, je m’accrochais à ses cheveux et à sa barbe de soixante-huitard. C’était le moment de grâce. Pouvoir se dresser dans une insolence verticale, sentir ces mains fermes entourant mes petites chevilles... Et, de là, soulevée de terre, être enfin heureuse et indocile. Avoir un corps, être tenue, maintenue, soutenue... Soutenue dans l’insoutenable jouissance de soi.
Et puis, il y a aussi les trois jours ! Trois jours, ce n’est pas rien. Ça laisse le temps, ça vous donne un avenir. On peut passer trois jours sur une photo si simple ? Même dans notre société productiviste où le flux des images se déverse sans fin sur les réseaux sociaux ? Trois jours ? Vraiment ? Merci Jeff Wall, pour ces trois jours. Merci de m’avoir rendue à mes émotions d’arbrisseau.