C’est une piscine des années 70. Je vois les corps. Je les ai reconnus immédiatement. Je retourne la carte postale. C’est à Arles en 1975, mais ça pourrrait être à la Coubertin à Clermont-Ferrand. Ca sent la même eau, la même architecture. Ca sent ma jeunesse. Petite, ma mère m’emmenait tous les midis, l’été, pour nous baigner et mon père nous rejoignait. J’avais l’ambition de pouvoir traverser la piscine comme lui, d’un crawl souple et silencieux. Cette photo sent le chlore. L’odeur est encore là, sur mes mains.
Puis j’ai grandi. J’ai treize ans. Mon corps se forme lentement, beaucoup plus lentement que celui de mes copines. J’adore nager et plonger.
Les couloirs sonores déversent des grappes d’adolescents dès que le soleil s’installe. Les douches, le grand hublot donnant sur la piscine couverte de 25 mètres, le pédiluve... Je vais dans celle de 50 mètres, l’olympique. Mes pieds brûlent sur les gradins où je pose la serviette. Tout est là. J’y suis.
Je connais ces corps, ces maillots de bain. Ce sont des garçons de ma génération avec leurs corps minces et musclés. Le mien l’est aussi. Je connais ces corps qui ne s’épuisent pas de sauter, monter, sauter, monter, ces corps qui prennent tout l’espace, qui cherchent ceux des filles sous l’eau.
Je me souviens des cubes numérotés d’où je voulais m’appliquer à plonger parfaitement. Je ressens encore mon corps poussé violemment, la chute et leurs rires étouffés par l’eau, leurs corps qui tombent en rafale et m’encerclent, me touchent, m’étouffent. Je ressens encore cette sensation suffocante d’avoir bu la tasse. Je sors la tête, je tousse, tente de respirer et le plus petit d’entre eux resté assis au bord appuie sur ma tête avec son pied. Je me laisse couler un instant pour ressortir plus loin.
Respirer ! Respirer !
Je connais encore la brutalité de leurs gestes lorsqu’ils font claquer mon maillot mouillé sur la peau. Je ne les aime pas, je ne les crains pas. J’apprends à les détester. Ils sont en groupe, pas moyen de se défendre, pas moyen de leur échapper. Les maîtres-nageurs ne bougent pas, souriant à ces hurlements qui leur rappellent sans doute leur adolescence. C’est tout le temps pareil. Chaque jour. Chlore. Yeux qui piquent. Colère.
Je me souviens de ma haine qui monte encore aujourd’hui, intacte. La violence. Fuir le bord, nager au centre, recevoir les coups de bras et de pieds de prétentieux pantins. Ils cognent sans s’arrêter, sans s’excuser.
Je connais aussi celui qui repousse ses copains et vient te protéger. Le pire. Il veut ta peau pour lui seul et te mettre le bras autour du cou en t’étranglant pour frimer devant ses potes, exhibant sa proie. Vas-t’en ! Ne me touche pas ! Ne me touche pas !
Les grands plongeoirs m’attirent mais comment y accéder avec ces jambes qui bloquent l’échelle puis s’écartent, ses mains qui happent et puis les rires encore quand on les a dépassés enfin, échappée de leurs corps oppressants ? Comment perfectionner mon plongeon ? Comment nager ? Comment m’entraîner ?
Je me souviens que je descendais en apnée pour hurler.
Il y avait ensuite les vestiaires avec les ronds numérotés en laiton attachés à une ficelle. Et leurs têtes encore, au-dessus de la paroi, tentant de te voir nue.
Leurs rires. Leurs rires.
J’ai arrêté d’aller à la piscine.
Je sais peu de choses sur le photographe Jean-Philippe Charbonnier, et ne tiens pas à en savoir particulièrement plus. Rien ne peut plus m’intéresser que cette photo dans son travail. Il n’a certainement jamais imaginé ranimer cette colère qui m’a façonnée. Il n’a pas pu aussi savoir que ce garçon qui avance en premier plan me ressemble tellement que j’ai cru que c’était moi, à la Coubertin, en 1975. Et c’est ce qui me trouble encore. Je me regarde et ce n’est pas moi. Cette ressemblance est frappante.
Si j’avais été un garçon est-ce que j’aurais été un de ceux là ? Probablement. Quelle aurait été ma vie ? Différente bien sûr, complètement. Est-ce que j’aurais été photographe ? Je m’en fiche.
J’ai montré un jour des photos de l’horizon entre la mer et le ciel à un homme, un de ceux qui n’ont jamais dû repousser les filles hors de l’espace public. Il regardait et il a pleuré. Doucement. Puis il m’a parlé de souvenirs qui n’avaient rien à voir avec mes photos.
Des gestes photographiques que nous faisons peuvent brutalement percer des poches de mémoire, de tristesse, de beauté ou de colères dans d’autres vies que nous ne connaîtrons peut-être jamais, dans des temps que nous ne vivrons pas. Je ne savais rien de ça avant cette photo.