Caen est une ville intéressante à plus d’un titre. On y trouve notamment plusieurs librairies spécialisées dans les livres anciens ou d’occasion. Il y a quelques années, alors que j’étais venu y retrouver mon épouse en résidence de création, j’ai profité d’une promenade en centre ville pour explorer certaines d’entre elles. Je me rappelle très bien avoir fait l’acquisition de deux ouvrages, dans des librairies dont j’ai oublié le nom mais qui se faisaient face. Deux livres de photographie. L’un, Montagne des photographes, faisait écho à deux de mes passions. L’autre, Horst Faas, 50 ans de photojournalisme, était largement consacré aux années Vietnam de l’agence Associated Press.
Je ne sais pas pourquoi j’ai alors acheté ce second livre. Mes goûts me portaient plutôt à cette époque vers des photographes comme Nobuyoshi Araki et son « roman du je » japonais.
Cet ouvrage sur Horst Faas ne m’a pourtant plus quitté.
Peu à peu, j’ai commencé à lire d’autres livres sur les photographes de guerre. Autobiographie de Don McCullin, récits de Patrick Chauvel, correspondance de Michel Laurent, biographie de Henri Huet… La plupart ont passé par la guerre du Vietnam. Plus près de nous, il y a James Nachtwey également.
Je ne sais d’où me vient cette fascination pour le reportage de guerre, moi qui n’ai heureusement connu que la paix, qui n’étais pas né dans les années 60, qui ne suis pas même américain et pourtant si bouleversé par le conflit vietnamien. Moi qui m’attache par mon travail plutôt à une photographie contemplative, ancrée dans la nature et le paysage. Peut-être la certitude de vivre dans un pays toujours en paix est-elle en train de s’effriter, comme un éveil soudain à la brutalité du monde ? Peut-être la paternité a-t-elle aussi transformé mon regard et nourri mon angoisse ?
Et puis il y a cette figure du photographe de guerre, ce guerrier sans arme ! dont j’admire le courage et l’abnégation. Dans la sécurité et le confort de mon bureau, je regarde ces images de conflits et de violence, cette douleur souvent insupportable. Je reste fasciné par les portraits des photographes eux-mêmes, capturés dans l’exercice de leur profession par leurs amis et confrères. Larry Burrows quelques jours avant sa mort, Sean Flynn et Dana Stone au guidon de leurs motos, Dang Van Phuoc blessé et serrant contre lui ses boîtiers… Je m’absorbe dans la contemplation de ces images de conflits passés, présents. La violence de l’histoire me submerge, j’ai souvent la gorge nouée. Toujours je m’en sens plus homme. Car il n’est de compassion et de compréhension sans regard sur le monde.