Ce jour là, en juillet je crois, pendant que je parcourais les sous-sols de cette exposition photographique dont l’auteur m’était inconnu, un enthousiasme soudain, la grâce peut-être. C’est bizarre, je n’ai plus de souvenirs des vastes salles du rez-de-chaussée. Son travail ne s’est révélé, pour moi, que dans le sous sol…
En quittant ce lieu près de la place Clichy, j’ai eu le sentiment de découvrir un autre niveau de liberté. Quelque chose de ludique et léger me touchait sans que je sache vraiment pourquoi. La rencontre d’un homme à travers son œuvre ou d’une œuvre parlant de la vie d’un homme ? Les deux peut-être.
Rien ne semblait pouvoir faire plier cet être insoumis dont le travail était dépourvu de toutes les contraintes et convenances de la culture. J’ai appris plus tard qu’il avait été proche des milieux anarchistes et du mouvement provo d’Amsterdam des années 1960, ce qui ne m’a pas beaucoup étonnée. C’était un être visionnaire et fantasque, fragile, errant de lieux en lieux, un clochard magnifique. Il utilisait simplement un boîtier Praktiflex, un vieux modèle sorti à la fin des années 1930, des films et de la chimie périmés, de récupération. La technique, il s’en moquait bien, il la pliait à ses exigences. Il semblait me dire c’est ça que je veux, et nul ne me fera reculer d’un pied, entends bien ça !
C’est un peu délicat à vous le confier, mais son travail m’a remise à mes débuts. J’avais été initiée, très sommairement, à la photographie argentique dans une Maison des Jeunes et de la Culture de banlieue. Mes premiers tirages étaient sales, des poussières, des contrastes insuffisants sur du mauvais papier. Je ne les ai pas retrouvés. Je les ai sans doute jetés pensant que tout cela ne valait rien et qu’il était plus sage d’arrêter tout de suite. Mais j’ai persévéré pourtant malgré ces résultats décevants. Et contrairement à moi, lui avait une conscience aigüe de la valeur de son œuvre. Alors pourquoi un tel enthousiasme devant son travail qui n’a réveillé que des sentiments mélangés, des souvenirs amers que seule la nostalgie adoucit un peu ?
C’est étrange comme les imperfections me touchent à présent. Lorsque la technique est maîtrisée, les photographies me semblent souvent fermées, glacées, lointaines. Je ne retrouve aucune trace de l’auteur, il a disparu. Mais chez lui, ses images sont attachantes par leurs défauts, enfin ce que l’académie appelle un défaut. Bien après le tirage dans son laboratoire de fortune, chaque épreuve continue à se révéler. Dans le désordre de ses ateliers, au gré de ses déplacements, des traces multiples sculptent ses photographies comme si c’était un peu de sa personne qu’il laissait sur elles. Et c’est peut-être pourquoi son œuvre est si vivante. D’une certaine façon elle n’est pas fixée. C’est par l’inachevé que je trouve un passage pour rentrer dans une œuvre.
Quant aux thématiques, son intérêt se porte sur des sujets simples, les choses et les êtres qui l’entourent. Il réveille ce que le réel ne lui livre peut-être pas au premier regard, mais seulement dans l’acte photographique. Il scrute ce qui l’entoure pour en prendre possession. Beaucoup de femmes, (des modèles des Beaux Arts ou des étudiantes) leurs jambes, des chaussures à talons, son atelier, les rues de son quartier, les photos de famille et ses autoportraits … Dans ces derniers on le voit avec son boîtier sous le menton ou sur la tête. Il portait de belles bacchantes, et ses cheveux mi-longs n’étaient jamais coiffés. Un faux air de Brassens. Parfois un traitement en de longues séquences, et parfois des autoportraits doubles. Deux prises de vue séparées par un court instant. C’est une recherche étrange d’essayer de se voir. Etait-il si loin de lui même pour qu’il cherche autant à se découvrir, se reconnaître, avait-il besoin de preuves de son existence ? Il disait « Je prends l’appareil photo, mon troisième œil, j’observe et je me vois dans le monde réel, donc je suis ». Il avait aussi une curieuse manière d’apposer sa signature et ses tampons de copyright sur la photo, comme pour affirmer son identité ou sa conscience d’auteur.
Mais si ses sujets sont parfois proches des miens, sa liberté d’écriture est bien plus grande. Je pactise souvent avec le beau, le travail (assez) bien fait. Lui s’en moquait bien. C’est surtout son écriture sensible et inventive qui m’a séduite. Un regard enfantin parfois. Il expérimentait sans relâche et avec radicalité. L’aléatoire, le flou, la spontanéité sont les outils fondamentaux de son esthétique.
Avec un seul négatif, il composait un nombre incroyable de photographies. Il les recadrait pour en faire de nouvelles, et les juxtaposait comme les variations d’une même partition. Je me souviens d’un triptyque. La première photo semblait être la réplique du négatif avec des femmes attendant l’autobus, vues de dos. Puis, il a recadré pour ne montrer que les jambes et, enfin, il a solarisé les jambes.
Il donnait aussi différentes interprétations au tirage en le sous ou surexposant. Parfois, il intervenait à l’intérieur de ses épreuves en voilant de blanc certaines parties. Et le sujet semblait se noyer, disparaître. Ou au contraire, il créait des zones d’ombre surexposées pour effacer quelques détails ou des personnes. De plus, toutes ses photographies profitaient d’accidents divers (rayures, griffures, taches, gouttes de révélateur ou de fixateur, poussières, déjections de souris ou pigeons, mauvaises impressions avec les tracés de la machine … ), de signatures et de tampons qui nuançaient chaque exemplaire d’un graphisme singulier. Il affirmait que chaque tirage était une œuvre unique. Il s’était composé une boîte à outils toujours renouvelée. Pour lui, chaque tirage était une œuvre unique, avec ses déclinaisons sur une mélodie répétitive et envoutante.
Et à l’inverse, une même photographie réunissait parfois deux négatifs, en horizontal ou en vertical. La coupure centrale produisait, elle-même, une troisième image. On retrouve d’ailleurs assez souvent ces divisions visuelles énigmatiques et attirantes. Jeune fille assise sur le sol, cuisses nues, une rayure horizontale la traversant de part en part. Photo panoramique verticale, grand format, d’une femme en mocassins, dont la coupure traverse le genou.
Il joue la répétition également à la prise de vue, et saisit ces petites différences qui signent le temps qui passe dans les yeux de ses modèles. Alors, elles semblent perdues, lointaines, mais si présentes à nos yeux. Je pense au diptyque de la belle jeune femme au chapeau blanc. Ce sont toute ces répétitions, ces duplications, cette insistance sur le fait qu’il peut faire tellement avec peu qui me frappe.
Ce hollandais, qui fut aussi poète et peintre, a produit l’essentiel de son œuvre photographique entre 1965 et 1975, puis, plus tard, il a élevé des pigeons. Que s’est-il passé ? Est-ce une œuvre inachevée ? Une coupure, comme dans ses images, qui l’aurait amené autre part ? Ou peut-on penser que pendant ces dix années, il a épuisé ce qu’il avait à dire ?
Il n’est pas un modèle, mais l’élan qu’il m’a donné n’a pas de prix. Bien après sa mort, il a réveillé mon audace parfois somnolente. Je vais vous dire son nom même si vous ne ferez peut-être pas le même voyage. C’est un nom que j’oublie souvent, mais là il me revient : Gerard Petrus Fieret !